Yuri Serov, Professeur Conservatoire St. Petersbourg

Eliane Rodrigues, dirigent & soliste
Beethoven Pianoconcerto 5

Tous les ans, la grande musique résonne entre les magnifiques cimes alpines. Tous les ans, cet art qui change à chaque instant de son existence, cet art empreint de chaleur et d’enjouement s’invite au cœur de paysages montagneux figés par le froid depuis des temps immémoriaux, d’une beauté à couper le souffle, qui affichent une distance un peu froide par rapport à toute création.

Eliane Rodrigues
, l’étoile au firmament de Música Romântica, le «cœur» et l’«âme» du festival, s’est produite dans six concerts cette année, confirmant ainsi son extraordinaire personnalité que rien ni personne n’égale dans les concerts de piano et les programmes de musique de chambre ou au pupitre de chef d’orchestre. Ses gestes virtuoses, sa totale liberté intérieure et son énergie laissent le spectateur sans voix. Extrêmement original, le talent d’Eliane Rodrigues donne au festival de Saas-Fee un caractère absolument unique et inimitable. Parmi ses hauts faits de l’été, citons une splendide interprétation du Concerto pour piano n° 5 de Beethoven en tant que soliste et chef d’orchestre, une prouesse qui avait jusqu’ici semblé irréalisable. L’amplitude et la puissance de son interprétation de la partie de piano dans le Quintette de Dvořák ont marqué les esprits, tout comme la tristesse indicible et la mélancolie très russe des parties lentes des Concertos de Rachmaninoff.

Le premier concert de l’Orchestre symphonique national de Lituanie entrera dans les annales: il constitue la meilleure entrée en matière qu’ait connue Música Romântica. Cette formation a procuré un réel plaisir musical à tous les amateurs présents. Cet orchestre magnifiquement organisé, doté d’une belle harmonie et d’un son doux, riche, a interprété différents styles de musique de manière très naturelle et vivante, tout en restant lui-même dans la plasticité de la musique française, dans les longues cantilènes de Rachmaninoff et de Tchaïkovski, mais aussi dans l’articulation précise des classiques viennois. Les musiciens lituaniens ont répété et donné des concerts avec un plaisir à ce point tangible qu’il était impossible d’y résister, il ne restait plus qu’à se laisser emporter. Sans oublier le niveau d’excellence musicale des solistes de l’orchestre, la discipline et la responsabilité de ses membres, qui expliquent pourquoi chaque concert de cet ensemble s’est clôturé par les applaudissements chaleureux et inextinguibles du public. Nous souhaitons présenter nos remerciements aux producteurs du festival qui, depuis des années, font venir à Saas-Fee des orchestres symphoniques européens du niveau le plus élevé.

Juozas Domarkas, qui a créé l’orchestre de Vilnius et le dirige depuis plus de 47 ans, est l’un des plus brillants représentants de l’ancienne école soviétique de chefs d’orchestre. Ses interprétations pleines de sérieux de la musique russe m’ont beaucoup plu. Le Concerto pour piano et orchestre Nr. 2 de Rachmaninoff, exécuté en parfaite entente avec Eliane Rodrigues, s’est transformé en véritable hymne à la beauté romantique. L’imprévisibilité et les étonnantes improvisations de la pianiste ont pris appui sur le son généreux de l’orchestre. Le Capriccio espagnol de Rimski-Korsakov a été le joyau de la Nuit russe, grâce au lustre virtuose de l’orchestre aussi pétillant que le champagne, en accord total avec l’intention du compositeur concernant ce morceau ensorcelant.

J’ai évoqué plus haut l’ouverture la plus réussie du festival, la première prestation de l’orchestre lituanien. Mais je ne dois en aucun cas oublier de mentionner une autre émotion, bien plus modeste en ce qui concerne la contribution au festival mais qui n’en était pas moins importante pour la débutante concernée. Je fais ici référence aux prestations de Nina Smeets-Rodrigues, une jeune pianiste anversoise. Maîtrisant parfaitement les techniques du piano, cette musicienne à l’aise et sans complexe dans ses interprétations de Rachmaninoff, Mahler et Dvořák, a passé haut la main son examen artistique, apportant fraîcheur et couleurs à la partie musique de chambre de Música Romântica.

La tradition veut que la dernière nuit du festival soit consacrée à Hollywood. Eliane Rodrigues a dirigé des morceaux tirés de films célèbres. La salle surpeuplée de la Pfarrkirche de Saas-Fee a particulièrement apprécié ce précieux cadeau musical. Les spectateurs ne voulaient pas quitter la salle, ils ont applaudi longuement et fait plusieurs rappels. L’on sentait que beaucoup parmi eux ressentaient de la tristesse à l’idée que ces deux fabuleuses semaines de plongée au cœur de la musique touchaient à leur fin. Donc… au revoir, Música Romântica?
Yuri Serov   -   Professeur St. Petersburg Conservatoire   -  3 septembre 2011